Le lobby pro-israélien derrière la politique anti-iranienne des États-Unis

Source: youssefhindi.fr
Auteur: Youssef Hindi
Contact: twitter.com/Youssef_Hindi


[…]

Donald Trump, qui n’a jamais caché, durant toute sa campagne présidentielle, sa volonté de collaborer avec la Russie de Vladimir Poutine, notamment sur le règlement du problème terroriste en Orient, a parallèlement tenu des propos hostiles à l’Iran – menaçant d’ailleurs de déchirer l’accord sur le nucléaire[1]Le Point, Iran: l’accord sur le nucléaire menacé par Trump, 15/01/2017

Or, la principale puissance régionale stabilisatrice est l’Iran; pays allié de la Russie et de la Syrie qu’elle aide militairement à lutter contre les groupes terroristes.

Il y a donc, dans la position de Trump vis-à-vis de l’Iran, une incohérence qui ne peut pas être seulement imputable à son manque d’expertise géopolitique; d’autant plus que son agressivité et celle de son conseiller Michael Flynn (qui a été débarqué après avoir glissé sur une peau de banane des Services de renseignements qui cherchent à amputer le nouveau président de ses principaux piliers) reste jusque-là purement verbale. De toute évidence, ce n’est que pour complaire à Israël et éviter d’avoir le lobby sioniste sur le dos que Donald Trump s’est livré à une agressivité théâtrale contre l’Iran. Il faut, pour comprendre l’anti-iranisme des administrations américaines successives se pencher sur le lobbying israélien aux États-Unis.

En effet, jusqu’en 1993, les États-Unis n’étaient pas partisans d’une politique agressive envers l’Iran. C’est principalement sous l’influence de l’État hébreu que les Américains ont pris ce tournant anti-iranien. Au début de l’année 1993, alors que Bill Clinton arrive au pouvoir, le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et son ministre des Affaires étrangères Shimon Pérès commencent à défendre l’idée que l’Iran constitue une menace pour Israël et les États-Unis. À la mi-mars 1993, le Washington Post[2]David Hoffman, Israel Seeking to Convinces U.S. That West Is Threatened by Iran, Washington Post, 13 mars 1993 rapportait ceci:

Quelle que soit leur sensibilité politique, les responsables israéliens estiment qu’il est nécessaire de convaincre l’opinion et les dirigeants américains de l’urgence de mesures visant à contenir l’Iran, et que les États-Unis sont la seule puissance mondiale capable de prendre de telle mesure.

Washington Post

Les États-Unis se plièrent aux exigences israéliennes en pratiquant une politique d’endiguement (contention) de l’Iran en cernant militairement le pays par des bases militaires, tout comme ils le font avec la Russie. Robert Pelletreau, qui était secrétaire d’État adjoint en charge du Proche-Orient, déclara que cette politique d’endiguement militaire était pour l’essentiel la copie conforme d’une proposition israélienne[3]Tritta Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit., p. 402. Cité par Walt et Mearsheimer, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, 2007, La Déouverte, p. 315.

Cette politique, une fois mise en place, fut très critiquée pour plusieurs raisons; une d’entre elles est que ces exigences israéliennes poussaient les États-Unis à adopter une politique d’hostilité à l’encontre de deux pays déjà antagonistes: l’Iran et l’Irak, ce qui, d’un point de vue stratégique est contre-productif[4]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 316, mais très utile à la stratégie israélienne sur le long terme. Au sein de l’appareil d’État américain, des voix s’élevèrent en conséquence en faveur d’un dialogue avec l’Iran[5]Zbigniew Brzezinski et Brent Scowcroft, Differential Containment: American Policy Toward Iran and Iraq, Report of an Independent Study Group on Gulf Stability and Security, Council on Foreign Relations, New York, 1997, p. 5-32; et Gary Sick, Rethinking Dual Containment, Survival, 40, n° 1, Printemps 1998[6]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 316.

Mais pour les Israéliens, cette politique d’isolement n’était pas encore satisfaisante, il fallait aller plus loin, alors Israël et son lobby aux États-Unis, se sont attaqué aux lois permettant aux entreprises américaines de commercer avec l’Iran.

L’analyste Tritta Parsi rapporte à ce sujet que « à la demande du gouvernement israélien, l’AIPAC rédigea et fit circuler à Washington un mémorandum de 74 pages soutenant que l’Iran était une menace non seulement pour Israël, mais aussi pour les États-Unis et l’Occident tout entier »[7]Trita Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit. p. 305. Cité par Walt et Mearsheimer, Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, p. 316.

En avril 1995, l’AIPAC publia un rapport intitulé « Pour un ensemble de sanctions contre l’Iran: un plan d’action. »[8]AIPAC, Comprehensive U.S. Sanctions against Iran: A Plan for Action », Washington, DC, 2 avril 1995 Dans la même année, la société pétrolière américaine Conoco qui était alors au bord de signer un accord avec l’Iran pour l’exploitation des gisements pétrolifères, s’est vue empêchée de conclure: le président Clinton avait mis son véto en personne à cet accord le 14 mars 1995 et prit un décret le lendemain même pour interdire aux entreprises américaines de participer à l’exploitation des réserves pétrolières iraniennes.

Bill Clinton révéla plus tard ceci: « Un des opposants les plus efficaces au contrat avec Conoco était Edgar Bronfman Sr. », soit le très influent ancien dirigeant du Congrès juif mondial. L’AIPAC contribua aussi à torpiller l’accord[9]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 317.

Le fait suivant illustre assez bien le jeu subtil et pervers d’Israël, un jeu alambiqué assorti d’une authentique duplicité: bien que l’Entité sioniste ait tout fait pour que les États-Unis rompent tout rapport économique et commercial avec l’Iran, Israël ne s’est pas interdit de commercer avec son ennemi prétendument déclaré en achetant des produits iraniens via des intermédiaires[10]Tritta Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit., pp. 308, 311, 329-330[11]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 317.

Après avoir poussé les États-Unis à mener une politique de blocus et de sanctions économiques à l’encontre de l’Iran, les boutefeux sont passés à l’étape suivante: ils ont encouragé Washington à mener des frappes contre les installations nucléaires iraniennes et même à livrer la guerre à Téhéran; en parallèle ils défendaient l’idée d’un changement de régime en Iran.

Depuis le début des années 1990, Israël mène des campagnes anti-iraniennes aux États-Unis; en 1990, les dirigeants israéliens désignaient l’Iran comme leur ennemi le plus redoutable car il aurait été capable de développer un armement nucléaire, ce qui par ailleurs, serait tout à fait légitime. Un Iran menacé à la fois par Israël qui est sur-nucléarisé et par la plus grande puissance militaire mondiale, peut légitimement développer un armement atomique afin de sanctuariser son territoire et éviter ainsi de subir le même sort que l’Irak.

Israël, qui a de toute évidence pour objectif de devenir un État impérial au Proche-Orient, ne peut tolérer qu’une puissance comme l’Iran dont l’influence est croissante dans la région, se dote d’un arsenal nucléaire. Du point de vu israélien, l’Iran doit, soit tomber sous les coups d’une coalition wahhabo-américano-sioniste (l’Arabie étant automatiquement partie prenante d’une telle coalition), soit se soumettre, d’où l’idée d’un changement de régime.

Nous l’avons dit, une confrontation directe avec l’Iran est loin de faire l’unanimité aux États-Unis; la CIA, le Département d’État et l’armée, étaient partisans d’un dialogue avec l’Iran. Fin février 2007[12]Michael Smith et Sarah Baxter, U.S. Generals Will Quits if Bush Orders Iran Attack, Sunday Times, Londres, 25 février 2007, le Sunday Times rapportait:

D’après des sources haut placées dans les cercles du renseignement et de l’armée, certains des membres les plus éminents de l’état-major américain sont prêts à présenter leur démission si la Maison-Blanche ordonne une attaque militaire contre l’Iran.

Sunday Times

Ephraim Sneh, l’un des faucons israéliens, s’est exprimé[13]Trita Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit. p. 403[14]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 320 à ce propos sans ambiguïté:

Nous étions contre le dialogue Irano-États-Unis parce que l’intérêt des États-Unis ne coïncidait pas avec le nôtre.

Ephraim Sneh

Les Iraniens, de leur côté, ont depuis le début des années 1990 tendu la main aux États-Unis et ont même proposé de travailler à l’élaboration d’un modus vivendi avec Israël[15]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 314. L’Iran, sous la présidence de Rafsandjani (de 1989 à 1997) et plus encore sous Khatami (de 1997 à 2005), a constamment cherché un compromis et la paix. L’Iran n’a durci le ton – sous la présidence d’Ahmadinejad (2005-2013) – qu’après de longues années de négociations infructueuses. La radicalisation des États-Unis, sous l’Administration Bush, précède l’arrivée à la présidence iranienne d’Ahmadinejad, qui n’est en quelque sorte que la réponse à la politique d’endiguement menée par les États-Unis sous influence israélienne.
Le guide suprême iranien, l’Ayatollah Khameneï, composant avec des forces contradictoires – d’un côté les Pasdaran (Gardiens de la Révolution), nationalistes (auxquels appartient Ahmadinejad) et de l’autre, une partie du clergé (qui compte les hommes les plus riches d’Iran et dont la préoccupation est leur intérêt personnel plutôt que celui de l’Iran) et les réformateurs (comme le pro-américain Moussavi, qui s’est présenté aux élections de 2009 face à Ahmadinejad), tournés vers l’Occident –, a su adapter la politique iranienne aux circonstances, en laissant accéder à la présidence des hommes dont les profils peuvent être parfois antagonistes (Ahmadinejad/Rohani).

Après le départ d’Ahmadinejad, l’on a vu arriver le diplomate Rohani à la présidence; il a, dès son arrivée, entamé une politique de compromis calquée sur celle de Khatami et assez éloignée de celle d’Ahmadinejad. Ceci à permis de « normaliser » temporairement les relations entre l’Iran et les États-Unis. J’annonçais en 2015 que cette normalisation des rapports serait temporaire et qu’elle se conclurait par l’annulation de l’accord nucléaire[16]Youssef Hindi, Occident et Islam – Tome I: Sources et genèse messianiques du sionisme, chap. IV: Géopolitique et stratégie du sionisme, 2015, Sigest; et c’est ce que nous voyons avec Donald Trump qui annonçait durant sa campagne qu’il jetterait cet accord à la poubelle.

Israël s’efforce de faire revenir les Américains sur l’accord nucléaire, tout en continuant à maintenir les États-Unis et l’Iran dans un état conflictuel permanent[17]Déclaration du ministre des Affaires étrangères britanniques Philipp Hammond rapportées par le site d’information franco-israélien Aalyaexpress-News, Grande-Bretagne: Israël veut un état permanent de confrontation avec l’Iran, 16/07/2015. Après l’arrivée de Bush au pouvoir (en particulier durant son deuxième mandat), la politique américaine, sous l’influence d’Israël, est devenue résolument agressive, au point que le Pentagone a envoyé des missions de renseignement en territoire iranien et actualisé ses « plans de mobilisation en vue d’une invasion de l’Iran »[18]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 325.

Bush déclara le 20 mars 2006 à Cleveland que « La menace iranienne, c’est bien entendu leur objectif déclaré de détruire notre grand allié Israël… Nous aurons recours à la force militaire pour protéger notre allié »[19]President Discusses War on Terror and Operation Iraqi Freedom, Cleveland, Ohio, White House, Office of the Press Secretary, 20 mars 2006

Des déclarations associant « guerre contre l’Iran » et « allié israélien » (et non pas à la sécurité des États-Unis) à partir de là se multiplièrent; ce qui signifiait clairement que l’Amérique irait en guerre contre un État ne le menaçant ni directement ni indirectement, simplement pour complaire à l’État hébreu. Cette maladresse a alarmé le lobby pro-israélien, car à travers les siècles, les rabbins messianistes et leurs continuateurs les messianistes athées, avancent masqués, faisant exécuter leurs plans et atteindre leurs objectifs par des puissances tierces (ce que j’ai abondamment exposé dans mon ouvrage Occident et Islam: Sources et genèse messianiques du sionisme[20]Youssef Hindi, Occident et Islam – Tome I: Sources et genèse messianiques du sionisme, 2015, Sigest).

Au printemps 2006, le journal juif américain Forward[21]Ori Nir, Groups to Bush[22]Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 325 publiait ceci:

Les dirigeants de la communauté juive ont instamment prié la Maison-Blanche d’éviter d’annoncer publiquement son désir de défendre Israël contre de possibles agressions iraniennes. Ce n’est pas que ces dirigeants soient opposés au recours à une intervention américaine pour protéger Israël, mais plutôt qu’ils ont peur que les déclarations publiques du président Bush ne créent l’impression que les États-Unis n’envisagent une action militaire contre l’Iran au seul profit d’Israël – ce qui pourrait amener l’opinion à attribuer aux Juifs américains la responsabilité des conséquences négatives d’une frappe américaine contre l’Iran.

Forward

Il serait en effet éminemment fâcheux que l’opinion publique connaisse la vérité vraie… En avril 2006, Malcolm Hoenlein, vice-président du lobby pro-israélien La Conférence des Présidents expliquait que « bien que nous appréciions beaucoup cette sollicitude, la question est de savoir s’il est vraiment opportun de lier la question iranienne à Israël. »[23]James D. Besser et Larry Cohler-Esses, Iran-Israel Linkage by Bush Seen As Threat

Car ce sont les États-Unis qui doivent porter toute la responsabilité du désordre en Orient comme en 1991, en 2003 et demain, peut-être, celle d’une éventuelle nouvelle Guerre mondiale. La position actuelle de Donald Trump ressemble beaucoup à la stratégie préconisée par Henry Kissinger.
En effet, comme je l’expliquais dans un article du 4 septembre 2015 (La Russie, l’Europe et l’Orient), Kissinger tente depuis plusieurs années un rapprochement de la Russie et des États-Unis, en contrepartie d’un découplage de Moscou d’avec Téhéran. Le 11 mai 2014, sur CNN, Kissinger déclarait qu’il ne fallait pas isoler la Russie, parce « qu’il est dans l’intérêt de tous qu’elle soit maintenue dans le système international ».
En 2008, Kissinger, avait de la même façon publiquement tendu la main à la Russie… sur le dos de l’Iran qu’il désignait comme « un danger pour le monde environnant », c’est-à-dire pour Israël représentant la totalité du monde environnant. Kissinger s’est d’ailleurs entretenu avec Vladimir Poutine en 2009 et en janvier 2012, deux mois avant sa réélection à la présidence de Russie.

Cette subtile stratégie sioniste vis-à-vis de la Russie échappait à l’époque aux analystes, mais comme nous le verrons plus bas, la nouvelle donne géopolitique fait apparaître clairement le jeu israélien et valide l’analyse que j’en faisais en 2015.

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Références   [ + ]

1. Le Point, Iran: l’accord sur le nucléaire menacé par Trump, 15/01/2017
2. David Hoffman, Israel Seeking to Convinces U.S. That West Is Threatened by Iran, Washington Post, 13 mars 1993
3. Tritta Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit., p. 402. Cité par Walt et Mearsheimer, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, 2007, La Déouverte, p. 315
4, 6. Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 316
5. Zbigniew Brzezinski et Brent Scowcroft, Differential Containment: American Policy Toward Iran and Iraq, Report of an Independent Study Group on Gulf Stability and Security, Council on Foreign Relations, New York, 1997, p. 5-32; et Gary Sick, Rethinking Dual Containment, Survival, 40, n° 1, Printemps 1998
7. Trita Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit. p. 305. Cité par Walt et Mearsheimer, Le Lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, p. 316
8. AIPAC, Comprehensive U.S. Sanctions against Iran: A Plan for Action », Washington, DC, 2 avril 1995
9, 11. Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 317
10. Tritta Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit., pp. 308, 311, 329-330
12. Michael Smith et Sarah Baxter, U.S. Generals Will Quits if Bush Orders Iran Attack, Sunday Times, Londres, 25 février 2007
13. Trita Parsi, Israeli-Iranian Relations, art. cit. p. 403
14. Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 320
15. Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 314
16. Youssef Hindi, Occident et Islam – Tome I: Sources et genèse messianiques du sionisme, chap. IV: Géopolitique et stratégie du sionisme, 2015, Sigest
17. Déclaration du ministre des Affaires étrangères britanniques Philipp Hammond rapportées par le site d’information franco-israélien Aalyaexpress-News, Grande-Bretagne: Israël veut un état permanent de confrontation avec l’Iran, 16/07/2015
18, 22. Walt et Mearsheimer, op. cit. p. 325
19. President Discusses War on Terror and Operation Iraqi Freedom, Cleveland, Ohio, White House, Office of the Press Secretary, 20 mars 2006
20. Youssef Hindi, Occident et Islam – Tome I: Sources et genèse messianiques du sionisme, 2015, Sigest
21. Ori Nir, Groups to Bush
23. James D. Besser et Larry Cohler-Esses, Iran-Israel Linkage by Bush Seen As Threat

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